Ernest attendait devant la grille du lycée. L’heure du rendez-vous n’était pas encore arrivée, mais il arrivait toujours un peu à l’avance. On ne sait jamais ce qui peut arriver, et il préférait être en avance qu’en retard. Le temps était grisâtre, on était au plein milieu de l’automne, et les feuilles des arbres qui entouraient le lycée jonchaient partout sur le sol, se déplaçant au gré du vent. Qu’est-ce qu’il lui a pris de venir ici ?, pouvait se demander Ernest. Bien sur, on lui avait donné rendez-vous mais il avait un mauvais pressentiment, cette journée n’était pas comme les autres, il y avait de l’électricité dans l’air. Ernest commençait à s’impatienter quand il vit une silhouette au sommet de la fosse qui entourait le terrain de terre battue qui se situait à l’ouest du lycée. La silhouette était assez grande, imposante, on pouvait deviner qu’il s’agissait d’un sportif sous le survêtement qu’il portait. C’était un adolescent grand et fort, plus que la plupart des garçons de son âge, avec des cheveux bruns assez long pour lui donner un air d’apprenti hippie. C’était Benoît. Il traversa le terrain de terre au pas de course, et rejoignit Ernest devant la grille du lycée.
« Wesh, Ernst, ça boom? », demanda Benoît, en donnant une tape sur le dos de son ami, tout en reprenant son souffle.
« - Tranquille, comme d’hab. Si tu me disais la raison pour laquelle on est planté là devant le lycée, un samedi matin ? »
« - J’ai un petit service à te demander… »
« - Quel service ? »
« - Ecoute, t’es mon pote, et je te demanderais pas ça si j’étais pas dans la merde… »
« - Quel service ? »
« - J’ai vraiment besoin de ton aide cette fois… »
« - Arrête de tourner autour du pot bordel, je sens le plan foireux depuis que tu m’as donné rendez-vous ici hier soir à la fin des cours ! »
« - Il faut que je m’introduis dans la salle des profs. »
« - Quoi ? T’es sérieux là ? Tu veux pas forcer la porte de Donacar pendant que t’y es ? »
« - Non, c’est pas le bureau du proviseur qui m’intéresse, c’est son casier dans la salle des profs. »
« - Fais chier putain, si c’est pour me sortir des conneries de ce genre, je me casse !!! »
« - Attends Ernst, steuplait, chuis grave dans la merde là. Il faut que je trouve le rapport de Mme Bussière sur moi ! »
« - De quoi tu parles là ?», Ernest était soudainement intrigué par la tournure de l’affaire.
« - Ecoute, c’est à cause de l’autre jour, quelqu’un a balancé en douce que j’ai copié sur toi ! Chuis sur que c’est cet enfoiré de Vinz, il avait presque réussi son coup en classe ! En tout cas, hier, en arrivant en cours le matin, Christelle m’avait prévenu, elle arrive toujours un peu en avance en cours, et elle a vu Mme Bussière rédiger une note sur moi ! Cette fois, j’ai vraiment besoin de ton aide ! J’ai déjà reçu un avertissement, si je suis pris cette fois, je vais me faire virer !».
« - Ouais ben on en serait pas là si t’apprenais un peu tes leçons au lieu de copier sur moi à chaque fois ! T’es vraiment relou sur ce coup là ! Si on se fait prendre, moi aussi je serais dans la merde ! »
« - On se fera pas prendre mec, on forme une équipe géniale, avec ton cerveau, rien ne pourra nous arriver ! »
« - Et pourquoi t’aurais besoin de moi ?
« - Ecoute mon pote, t’es le seul en qui je fais confiance, et t’es le seul qui acceptera de m’aider ! J’ai besoin que tu fasses le guet dans les couloirs, je peux pas faire ça tout seul, c’est trop risqué ! »
« - Il y a une différence entre te laisser copier sur moi et t’aider à t’infiltrer dans la salle des profs ! C’est chaud là ! On est pas dans un film ! »
« - Allez man, t’inquiète pas, ça va être tranquille ! Tiens, je t’invite au grec après ! Chez Omar, derrière le gymnase, il me connaît, il va te faire sa spéciale, le meilleur grec du monde ! »
Ernest hésita. Il était d’accord pour enfreindre parfois les règlements pour aider Benoît, mais cette fois, c’était beaucoup plus sérieux. S’ils se faisaient prendre, il y aurait un rapport dans son dossier scolaire. Ses chances d’intégrer une grande classe préparatoire après le bac seraient sérieusement compromises si son dossier n’était pas parfait. Mais Benoît était son pote. Il ne pouvait pas le laisser en galère. Surtout s’il pouvait l’aider. Il se sentit obliger d’accepter. Et puis au moins il aurait gagné un sandwich grec gratuit, même s’il aurait sans doute accepter de l’aider sans rien en échange, se faire inviter au grec, c’est toujours sympa.
« - Bon, allez, dépêchons nous, j’ai très faim en plus, il y a intérêt que ton grec de chez Omar soit le meilleur sandwich que je goûterais de ma vie !»
« - Cimer man, t’es un vrai pote ! »
Avant de passer par-dessus la grille, Ernest se sentait tendu, il allait entrer par effraction dans un établissement public. Il choisit ce moment pour vanner un peu son pote, histoire de détendre l’atmosphère et de faire retomber un peu la pression qui commença à s’accumuler.
« - Alors comme ça, Christelle t’a donné un tuyau pour t’aider ? » demanda Ernest d’un ton jovial.
« - Ouais, ouais…. » répondit doucement Benoît, comme s’il ne voulait pas s’étendre davantage sur la question.
« - Pourquoi une élève aussi sérieuse qu’elle aiderait un mec comme toi ? » continua Ernest sur un ton innocent.
« - Hey, ça veut dire quoi ça, « un mec comme moi » ? Chuis pas assez bien pour elle c’est ça ? » s’interloqua Benoît.
« - En tout cas, je la trouve bien mignonne la petite Christelle, pas toi ? » demanda Ernest d’un ton ironique comme s’il connaissait déjà la réponse.
« - Ouais, ouais, elle est sympa…Allez, c’est pas le moment de parler de ça, dépêche toi, je te fais la courte échelle, grimpe ! » Benoît recentra le sujet. Pour le moment, ce qui comptait le plus, c’était de s’introduire dans le lycée en douce, mais Ernest savait que ce n’était pas la seule raison.
« - Tu ne perds rien pour attendre, Benoît » poursuivit Ernest tout en escaladant la grille en s’appuyant sur les mains de son ami.
Benoît n’avait pas besoin d’aide pour escalader la grille, d’un geste vif et puissant, il se hissa par dessus à l’aide de ses bras uniquement et enjamba l’obstacle comme on enjamberait une petite haie.